Parler de violences sexuelles à ses élèves

Les violences sexuelles c’est un sujet tabou dans notre société. Je souhaite en parler, de manière crue, de manière à ce que chacun comprenne que l’on vit actuellement dans une société qui promeut la culture du viol et de la pédophilie. « Mais n’importe quoi », « Franchement, qu’est-ce qu’il faut pas entendre », « Faut pas abuser non plus ».

La culture du viol, qu’est-ce que c’est ?

La culture du viol est l’environnement social qui permet de normaliser et de justifier la violence sexuelle, alimentée par les inégalités persistantes entre les sexes et les attitudes leur égard. Comment et pourquoi peut-on dire que la France (et bien d’autres pays) encourage la culture du viol et de la pédophilie ?

Depuis longtemps, la place de la victime de violences sexuelles est remise en question. On peut remonter loin dans l’histoire avec les droits seigneuriaux où ces derniers auraient droit de cuissage (largement contesté par les historiens aujourd’hui) ou encore aux Temps modernes avec le droit de troussage de domestique par les bourgeois. Le troussage était le terme employé pour définir l’action de soulever par surprise les jupes ou la robe d’une femme pour l’agresser. A l’époque, les sous-vêtements n’existaient pas encore et étaient même interdits, notamment dans les colonies pour permettre aux maîtres des domaines d’agresser leurs esclaves. Au fil des décennies, a-t-on réellement perdu ces usages ? N’entendons-nous pas parler de « promotion canapé » par exemple pour parler de ces hommes ou femmes qui « ont couché pour réussir » ?

Aujourd’hui, l’esprit reste le même dans cette culture du viol. Beaucoup de sociologues, psychologues et autres spécialistes se sont penchés sur les mythes du viol concernant les victimes femmes et hommes :
– il ne s’est rien produit : mythe selon lequel la femme a tendance à accuser à tord les hommes,
– elle a aimé ça : mythe selon lequel les femmes aiment la violence et la trouve excitante, que « non » veut dire « oui », que de ne pas crier ou se débattre est une forme de consentement,
– elle l’a mérité : justifier une agression sexuelle par un comportement (ivresse…), une tenue (jugée trop sexy, par qui ?), un temps ou un lieu (marcher seule la nuit…),
– les hommes sont moins victimes car ils sont plus forts,
– si un homme a une érection, c’est qu’il le veut,
– un homme violé par une femme a de la chance…

La culture du viol c’est justifier un viol, dédouaner l’agresseur, lui trouver une excuse, un prétexte. C’est aussi considérer la victime comme étant autre chose que ce qu’elle est : une victime. « On ne se « victimise » pas, on ne « se fait » pas harceler, agresser ou violer, on est harcelé, battu, agressé ou violé par un ou des agresseurs qui commettent ces actes répréhensibles par la loi. C’est l’agresseur qui transforme une personne en victime par un ou des actes répréhensibles par la loi, c’est l’agresseur qui est responsable du statut de victime d’une personne et non l’inverse. » (Mémoire traumatique)

Récemment, l’affaire Julie a une nouvelle fois montré au grand jour la culture du viol en France. La jeune fille a accusé 22 pompiers de l’avoir violée lorsqu’elle avait 13 ans. Lorsqu’elle porte plainte, après deux longues années de violences et de traumatisme, les policiers qui l’entendent font partie de la brigade de protection des mineurs de Créteil. Ils lui demandent si elle a dit non, si elle a crié, si elle s’est débattue. Ils concluent : ce n’est pas un viol parce que Julie n’a pas crié et s’est laissée faire. Lorsque Julie explique qu’on lui a imposé une fellation, le policier répond qu’il y a « une différence entre avoir honte de ce qu’on fait et être contrainte à faire des choses ».
Les pompiers ont reconnu les faits, savaient que Julie était médicamentée, incapable de consentir ou non à ces actes sexuelles en réunion. Ils ont été acquittés.

En France, pour qu’un agresseur présumé soit jugé et condamné, la victime doit prouver la violence, la menace, la contrainte ou la surprise. La victime doit prouver. On est donc, en France, une présumée victime tant que l’on ne prouve pas que l’on s’est effectivement fait agresser sexuellement. Souvent, les médias relatent des « ébats sexuels » entre une personne majeure et un mineur : comment un enfant de trois, cinq, huit ou douze ans peut-il consentir à un acte sexuel ? Les médias ont une grande part de responsabilité dans la culture du viol par les termes employés dans leurs titres : un viol n’est pas un « viol », ni un ébat sexuel. L’utilisation d’autres termes ou de guillemets diminuent l’acte et son degré de criminalité.


Aussi, le viol est un un crime, il est donc jugé en cour d’assises. Le crime sont le répertoire d’infractions les plus graves : on y retrouve les meurtres, les viols, les empoisonnements, les enlèvements… Or, depuis plusieurs années, les cours d’assises ont de plus en plus de mal à traiter et juger les affaires de plus en plus nombreuses. Aussi, pour désengorger les tribunaux, il arrive presque systématiquement que le viol soit requalifié en délit où, inévitablement, les peines sont moins lourdes. Une fois que le viol a été requalifié en délit, il n’est plus possible de le traiter en crime.
Pour des raisons budgétaires donc, le viol n’est le plus souvent plus considéré comme un crime mais comme un délit par la justice au même titre par exemple qu’un vol dans un magasin ou qu’une possession de stupéfiants.

Heureusement, des personnalités publiques et politiques en parlent, font bouger les choses. En 2017, Marlène Schiappa, secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité entre les femmes et les hommes, fait paraître « Où sont les violeurs ? Essais sur la culture du viol » pour lequel elle déclare : « Ceci n’est pas un essai sur le viol, mais sur la culture du viol. Il ne s’agira pas ici de résilience, de guérir ou de se remettre, de stratégies d’évitement du viol ou de récits de viol. Il s’agit de traiter ce qui consiste une culture du viol : la façon dont le Story telling, le récit et l’analyse des agressions sexuelles et des viols contribuent à les banaliser, à les justifier, à les excuser, à les moquer, voire à les érotiser et même à les encourager. » Ce discours porte à croire que la secrétaire d’Etat est consciente, prend parti et se bat pour une cause juste. En 2020 pourtant, alors que Gérald Darmanin est nommé Ministre de l’Intérieur alors même qu’une procédure l’accusant de viol est en cours, Marlène Schiappa défend la position du président de la République de laisser M. Darmanin en poste après une discussion « d’homme à homme ». Le 23 mars dernier, après les accusations portées contre Pierre Ménès, elle déclare qu’elle se réjouit qu’on ne puisse plus agresser sexuellement ses collègues de travail en 2021… mais qu’en est-il des accusations portées sur son collège, le ministre de l’Intérieur ?

La culture du viol, c’est aussi fermer les yeux sur les agissements de certains et de mettre en lumière les agissements des autres : ça a été le cas avec les affaires Westein ou encore Epstein. Tout le monde savait, tout le monde participait, mais lorsque ces affaires ont éclaté au grand jour, il n’y avait qu’un seul coupable.

Et les violences sexuelles faites aux enfants ?

Le 10 mars dernier, Marlène Schiappa (décidément, encore elle !), se réjouissait que 200 pédocriminels avaient été arrêtés. Une grand fierté de la part de l’Office central pour la répression des violences aux personnes, une équipe pourtant qui manque de moyen humain et financier. La pédocriminalité, parlons-en. Il existe des réseaux organisés qui enlèvent des enfants pour les envoyer se faire « consommer » par des pédosexuels, dont les photos et vidéos sont parfois commercialisés. En 2019, un site du Dark Web « Welcome to Video » avait été démantelé : il hébergeait plus de 250 000 vidéos de viols d’enfants, vendues grâce aux crypto monnaies. Des réseaux pédophiles, il en existe sur internet mais aussi en dehors des plateformes web.
Il n’y a pas vingt ans, l’affaire d’Outreau avait bousculé le système judiciaire français : quinze enfants accusaient leurs parents, voisins et inconnus, de les avoir violés, filmés pendant les violences. Dix personnes sont condamnées en première instance par la cour d’assises. Acquittement général avec excuses présidentielles en appel. Quinze victimes mineures mais pas de coupable.

Jamais de coupable. Ou bien des coupables qui en savaient trop ? Qu’il fallait faire taire ? Comment savoir ? L’affaire Epstein a mis bien trop le doute sur la culpabilité de certaines personnalités politiques et publiques internationales. Parfois, pourtant, il n’y a pas de doute. Certaines ont avoué, parlé à la télévision, à la radio, de leur penchant pour les enfants. D’autres ont écrit des livres, jugés « provocateurs », sur leurs ébats sexuels avec des enfants. Bernard Cohn-Bendit écrivait dans un livre en 1975 :  « Il m’était arrivé plusieurs fois que certains gosses ouvrent ma braguette et commencent à me chatouiller. Je réagissais de manière différente selon les circonstances, mais leur désir me posait un problème. Je leur demandais : “Pourquoi ne jouez-vous pas ensemble, pourquoi vous m’avez choisi, moi, et pas les autres gosses ?” Mais s’ils insistaient, je les caressais quand même. » Plus tard, il dira qu’il s’agissait de provocation, que rien ne s’était passé. Pourtant, à la télévision en 1982, il réitère : « Quand une petite fille de cinq ans et demi commence à vous déshabiller, c’est fantastique. » La vidéo de la scène, retrouvée par « Arrêt sur images » en 2009, n’est plus disponible sur le site de l’INA depuis quelques temps (étrange…). On y entend l’écologiste expliquer qu’il s’occupait de « huit petits gosses de 16 mois à deux ans » dans des crèches alternatives : « Je vais leur torcher le cul, ils vont me chatouiller et je vais les chatouiller… » L’écrivain Paul Guth, avec lequel M. Cohn-Bendit s’est à plusieurs reprises chamaillé au cours de l’émission, l’interrompt : « A condition qu’il n’y ait pas trop de papouilles. » « Oh, c’est ridicule… », peste alors le politicien.
Dans son livre « Le consentement », Vanessa Springora dépeint comment un célèbre écrivain quinquagénaire l’a séduite à l’âge de quatorze ans. Cet écrivain, c’est Gabriel Matzneff, qui a longuement écrit noir sur blanc ses penchants pour « les moins de seize ans ». En 1990, il est présenté dans l’émission « Apostrophes » en 1990 comme un vrai professeur d’éducation sexuelle car il donne volontiers des cours. On lui demande même pourquoi il s’est « spécialisé dans les lycéennes et les minettes », question à laquelle il répond qu’il n’a jamais eu de succès chez les femmes de plus de 20 ans. Sur le plateau, on rit. Ses livres, dans lesquels ils racontent le tourisme sexuel de jeunes garçons en Asie dont il est friand, sont lus et vendus à plusieurs milliers d’exemplaires. Il est ami avec des ministres dont Frédéric Mitterand, lui-même sujet aux polémiques concernant la pédophilie. Pendant des décennies, il a pu vaquer à ses occupations préférées, le viol d’enfants, avec l’oeil bienveillant de la justice et du monde politique. Tout comme Alain Duhamel, journaliste politique et essayiste, accusé récemment par ses beaux-enfants d’agressions sexuelles.

L’affaire d’Outreau, comme d’autres, a mis en évidence l’existence de réseaux, d’organisations criminelles violentes. La médiatisation d’autres affaires criminelles comme les crimes sexuels commis par Michel Fourniret, Marc Dutroux… Dans l’imaginaire collectif, les pédocriminels sont des tueurs en série, des hommes qui enlèvent et agressent sexuellement des enfants qu’ils ne connaissent pas.

Pourtant, les dernières études montrent totalement l’inverse. Un récent rapport de l’OMS (World Health Organization, Global Status Report on Violence Prevention, 2014) sur les violences interpersonnelles souligne que 20% des femmes et 5 à 10 % des hommes dans le monde rapportent avoir subi des violences sexuelles pendant leur enfance. En France, 59% des femmes et 67% des hommes victimes de violences sexuelles ont subi des premiers rapports forcés ou tentatives de rapports forcés avant d’avoir l’âge de 18 ans. Ce serait environ 123 756 filles et 32 485 garçons de moins de 18 ans qui seraient victimes d’un viol ou d’une tentative de viol chaque année.
L’étude de la sociologue Véronique Le Goaziou, conduite à partir de 425 dossiers de viols jugés en cour d’assises, révèle que deux tiers des victimes étaient mineures au moment des faits et qu’un tiers d’entre elles avaient alors moins de 10 ans.

425 dossiers de viols jugés en cour d’assises pour plus de 150 000 agressions sexuelles par an, comment expliquer ces chiffres ? Il a été démontré que les victimes de violences sexuelles sont moins enclines à porter plainte que les victimes de n’importe quel autre crime ou délit. A cela s’ajoute que dans 86% des cas la victime connait son agresseur et il s’agit d’un membre du ménage dans plus de la moitié des cas (54 %) et du conjoint vivant avec la victime au moment des faits dans 38% des cas. Il est tellement plus aidé de porter plainte contre un inconnu que contre un membre de sa famille, un-e conjoint-e, or, les viols et tentatives de viols commis par des auteur-e-s inconnu-e-s ne représentent que 14% des cas de figure.

La culture du viol, c’est aussi l’image du « viol parfait », celui qui hante l’imaginaire collectif de nos sociétés patriarcales, c’est le viol d’une femme, de préférence une jeune adulte, par un inconnu, de préférence armé, dans une ruelle sombre ou un parking, de préférence la nuit. Or, ce type de contexte n’est récurent que dans les mauvais téléfilms et les romans de gare. Dans la réalité, comme nous venons de le voir, ce sont les enfants qui courent le plus de risque de subir des violences sexuelles et c’est au sein de la famille que ce risque est le plus élevé.

La question de l’inceste

Récemment, je parlais avec mes parents du dernier film que nous avions vu au cinéma, avant la crise sanitaire. Ils me parlent du leur : L’affaire Dreyfus de Polanski. Je leur demande donc « Ca ne vous fait rien de donner de l’argent à un pédophile ? ». S’en suit une conversation où je me rends compte à quel point la société a déconstruit la pédophilie et l’inceste. Des personnes révulsées par des violences sexuelles aux enfants qui trouvent des excuses à donner de l’argent à un homme condamné pour avoir violé une enfant.

« Il faut séparer l’homme de l’artiste », entendons-nous un peu partout. Notamment lors de la dernière cérémonie des Césars en France qui a célébré ce même homme. Votre plombier préféré aurait violé un enfant, feriez-vous la distinction entre l’homme et l’artisan ? Votre boulanger aurait insisté auprès de votre enfant pour lui montrer son sexe, auriez-vous dit que quand même, son pain est le meilleur de la région ?
Non, et pourtant, dans le monde du cinéma, de la musique, de la télévision, de la politique, on fait une sorte de distinction comme si avoir un certain rang social permettait de commettre en toute impunité les plus odieux des crimes.

En janvier, Camille Kouchner publiait son ouvrage « La familia grande » sur l’histoire de sa famille recomposée mais surtout du silence terrible qui l’a rongée, elle et son frère jumeau victime d’inceste par son beau-père. Pendant des années, une vie entière, elle s’est tue pensant protéger son frère, mais tous savaient ou s’en doutaient, tous excusaient. Elle décrit des soirées dans leur maison de vacances en famille et entre amis où parents et enfants « se roulaient des pelles ». Elle raconte comment, après avoir été mise au courant, la mère des jumeaux avait déclaré que ce n’était pas un viol puisqu’il n’y avait pas eu sodomie, que des « fellations, c’est quand même très différent ».

Comment l’inceste peut être tant banalisé ? Pensez-vous que c’est un cas rare, particulier ? Les études montrent que l’inceste est commis par toutes les franges de la société, de la classe populaire à la bourgeoisie, par les hommes en grande majorité mais aussi par les femmes. Mais surtout, les études montrent à quel point l’inceste n’est jamais considéré comme un crime : « ce n’était rien qu’une caresse », « ce n’est pas si grave », « entre cousins, ils se cherchent juste », « lui qui a toujours été adorable, il n’aurait jamais pu faire une telle chose »… On ferme les yeux, on évite les scandales familiaux.

Mais 86% des violentes sexuelles faites aux enfants sont commises par une personne connue. Presque la totalité de ces crimes sont incestueux. Aux yeux de la loi, l’inceste ce n’est pas seulement les parents ou grands-parents.

Article 222-31-1 du Code pénal
Les viols et les agressions sexuelles sont qualifiés d’incestueux lorsqu’ils sont commis par :
1° Un ascendant;
2° Un frère, une soeur, un oncle, une tante, un neveu ou une nièce;
3° Le conjoint, le concubin d’une des personnes mentionnées aux 1° et 2° ou le partenaire lié par un pacte civil de solidarité avec l’une des personnes mentionnées aux mêmes 1° et 2°, s’il a sur la victime une autorité de droit ou de fait.

Avec cette définition de l’inceste, on estime 1 enfant sur 10 victime. C’est environ 3 enfants par classe. 3 enfants par classe sur 20 ans de carrière : 60 victimes d’inceste. Sur une carrière entière, nous serions en contact avec plus d’une centaine de victimes. Pourtant, combien d’entre nous ont été au courant, combien ont recueilli le témoignage, combien ont du faire des signalements en urgence au procureur de la République ? Une poignée.

Pourquoi faut-il faire de la prévention dans les écoles ?

Selon Berenike Waubert de Puiseau, « une explication au refus de victimes de porter plainte contre leur agresseur proviendrait d’un déni passif du viol. De nombreuses victimes croient que les caractéristiques du viol qu’elles ont subi ne correspondent pas aux caractéristiques de ce qu’elles pensent être un « vrai viol ». ». La distorsion qui existe entre les mythes sur le viol et la réalité du viol, qui est bien plus large, est déstabilisante pour la victime. La victime peut se sentir coupable (de ne pas s’être débattue, de porter une jupe trop courte, d’avoir invité l’agresseur chez elle, d’avoir accepté de boire un verre avec l’agresseur…) car elle ne se considère pas comme une « vraie » victime. Elle peut également ne pas être crue (puisque, selon le mythe, la victime accuse souvent l’agresseur à tort de viol). Ces préjugés rendent difficile la reconnaissance et la prise en charge judiciaire des viols.

De plus, la notion de consentement est très largement évoqué ces dernières années dans les violences sexuelles sur mineurs. Les agresseurs parlent de relations consenties, même avec de très jeunes enfants. Très souvent, les victimes d’agression sexuelle, et tout particulièrement les mineurs, ne se débattent pas, ne crient pas, et relatent les faits avec distance et, en apparence, sans émotion. Là se trouve la difficulté lorsque l’on cherche à prouver la violence, la contrainte, la menace ou la surprise.
Les travaux conduits par les neuroscientifiques, les pédopsychiatres et les psychologues disent que la victime adopte un comportement de survie. Elle est en état de sidération, comme hors d’elle-même, et agit tel un automate. Mais le traumatisme, qui pourra d’ailleurs se révéler de nombreuses années plus tard et même parfois en fin de vie, n’en est pas moins réel et profond.
On remarquera aussi l’extrême docilité de certains enfants, qui s’apparente pour les agresseurs à une forme de consentement voire de plaisir. Un enfant n’ayant connu que la violence trouvera cette même violence normale. On la retrouve dans les cours de récréation avec des enfants qui reproduisent le comportement de leurs parents : gros mots, coups… et c’est la confrontation avec les règles de l’école qui permettent, parfois, aux enfants de comprendre que la violence connue n’est pas une norme. De la même manière, un enfant victime de violences sexuelles ne comprend pas peut-être pas le caractère criminel de cet acte. Certains agresseurs parlent d’ailleurs d’amour, de caresses, de chatouilles pour nommer des actes de pénétration et d’attouchement car il s’agit pour eux d’amour.
Et n’oublions pas l’autorité de l’adulte : l’inceste c’est aussi une forme de domination sur l’enfant, un être inférieur, diminué, fragile, petit, innocent…

Il est indispensable que l’école apprenne, dès le plus jeune âge, les notions de consentement, de violence, de violence sexuelle au même titre que celles de harcèlement ou de discrimination. Si le cadre familial est défaillant, où est-ce qu’un enfant peut trouver refuge ? Dans la majorité des cas, c’est à l’école que l’enfant se sent en sécurité, dans un cadre bienveillant et sécurisant.
L’école ne doit pas se substituer aux parents, loin de là et il ne s’agit pas de prendre une place qui n’est pas celle de l’enseignant. Dans le cadre de la co-éducation, d’un côté avec les parents et la famille, de l’autre avec l’enseignant et l’école, il est indispensable que chacun puisse s’exprimer au nom de la santé et de la sécurité de l’enfant. Au vu des chiffres alarmants sur les violences sexuelles faites aux enfants, il est vital que nous, les enseignants, soyons formé pour parler à tous les âges et régulièrement du corps, du respect du corps et du droit des enfants.

Mon approche en classe

Pour faire de la prévention en classe, sur les violences sexuelles mais aussi sur le harcèlement et la discrimination, j’ai fait le choix d’entrer par le thème des droits des enfants.

  1. Les droits des enfants
    Pour débuter cette séquence de prévention, je me suis appuyée sur les programmes d’Enseignement Moral et Civique des cycles 2 et 3. Pour cela, je me suis servie des documents de EMC Partageons sur le thème des droits des enfants. D’abord, j’ai demandé à chacun des élèves de s’exprimer sur ce qu’il pensait avoir comme droit en tant qu’enfant, puis nous avons étudié les documents de EMC Partageons pour faire un débat sur les droits de chacun. Une fois que chaque droit a été identifié, nous travaillerons sur chaque droit de manière plus précise. On peut aussi leur monter la vidéo 1 jour 1 question C’est quoi les droits de l’enfant ?
  2. Le harcèlement
    Parmi les ressources utilisables pour parler du harcèlement, il y a la série « Vinz et Lou stoppent la violence » avec notamment l’épisode « Torero du préau » qui permet de débattre avec les élèves sur les comportements de chaque personnage et ainsi d’extraire : le harceleur, le harcelé et les témoins. On peut ensuite parler des définitions du harcèlement avec les très bonnes vidéos de 1 jour 1 question : C’est quoi le harcèlement ? ou encore Le harcèlement est-il puni par la loi ?. On peut aussi imaginer des scènes de vie à l’école où les élèves doivent dire s’il s’agit de harcèlement et pourquoi. Pour avoir déjà mené ce genre de séance en classe, elles sont souvent très enrichissantes car les élèves arrivent à parler de ce qu’ils ont déjà vécu ou de ce qu’ils connaissent (« quand ma soeur m’embête à la maison, est-ce que c’est du harcèlement ? »). L’ouvrage des éditions Bayard Jeunesse « Le petit livre pour apprendre à dire NON ! » permet également de travailler sur la question en identifiant les moments où il est important de s’imposer et de dire non face à son agresseur.
  3. Le respect du corps
    Pour parler du corps et du respect du corps, on peut passer par les sciences mais si on n’est pas à l’aise, on peut aussi s’appuyer sur des ouvrages documentaires ou littéraires. J’ai beaucoup aimé le livre de la série du Docteur Catherine Dolto « Respecte mon corps » aux éditions Gallimard Jeunesse. Les illustrations et le texte peuvent être lues ou montrées tout ou en partie aux élèves et être l’objet de débat avec eux. Suite à la découverte du livre ou bien à la fin de la séance, on peut montrer la vidéo de « Kiko et la main« , il s’agit d’une vidéo sans parole dans laquelle une main et une petite fille, Kiko, sont en train de jouer. Lorsque la main souhaite caresser Kiko sur sa culotte, Kiko refuse. Cela permet d’aborder la notion de consentement : on ne touche pas ici ! Et on peut, à n’importe quel âge, faire répéter cette phrase aux enfants !
    Une fois qu’on a parlé du respect du corps, je vais travailler avec les élèves sur des situations de violences sexuelles faites aux enfants. Dans la même collection que « Le petit livre pour apprendre à dire NON ! », les éditions Bayard Jeunesse ont également publié « Le petit livre pour dire STOP aux violences sexuelles faites aux enfants ». Dans ce livre, on découvre 6 situations vécues par des personnages : un inconnu en ligne, l’entraîneur de foot, un oncle, une inconnue dans rue, un voisin ou encore un frère, les agresseurs sont divers et permettent justement de parler des adultes que les enfants rencontrent le plus au quotidien. Les élèves seront répartis par groupe et devront lire et étudier la situation puis trouver des solutions pour aider l’enfant : que doit-il faire ? A chaque situation, l’ouvrage propose aussi des solutions et s’adressent directement aux enfants qui se trouvent dans la même situation que le personnage. On peut retrouver 3 de ces situations sur le site de Bayard Jeunesse dans un dossier spécial pour la prévention des violences sexuelles auprès des enfants. Je termine souvent ce type de séance en demandant aux enfants de réfléchir à leur personne de confiance : un adulte à qui ils doivent se confier s’il leur arrive quelque chose, un papa, une maman, une grande soeur ou un grand frère, un tonton, une maîtresse…
  4. L’égalité entre filles et garçons
    Il est important de parler de l’égalité entre les filles et les garçons lorsque l’on parle de violences sexuelles car plus de 90% des agressions sexuelles sont commises par un homme et plus de 80% des victimes sont des femmes. Sans forcément aborder ces chiffres, on peut toutefois faire réfléchir aux enfants sur les différents stéréotypes que l’on retrouve dans la vie quotidienne : les filles aiment le rose, les garçons le bleu, les filles font de la danse et les garçons jouent au foot… On peut travailler sur les représentations dans les médias et dans les catalogues (notamment pour jouet !), la parité, etc. Encore une fois, il existe des séquences très intéressantes sur le site de EMC Partageons et la vidéo de 1 jour 1 question C’est quoi l’égalité entre les filles et les garçons ?

Vos questions

Lorsque j’avais abordé la question des violences sexuelles faites aux enfants et la prévention en classe, vous aviez été nombreux à réagir. J’avais notamment demandé quelles étaient vos craintes à mener ce type de séquence à l’école. Ce sont toujours les mêmes questions qui sont revenues : peur de la réaction des parents, être maladroit, un enfant qui se confierait…

  1. Les parents
    Comme je le disais plus haut, la co-éducation est essentielle dans notre métier. Les parents sont des partenaires de l’école, quelle que soit la notion abordée en classe. La prévention des violences sexuelles entre tout à fait dans les programmes scolaires : respect d’autrui, droits des enfants, valeurs de la République. Il s’agit donc d’un enseignement comme un autre dispensé aux élèves. On pourrait faire le choix de prévenir les parents en amont : « Dans le cadre d’un travail sur les droits des enfants, nous allons aborder les notions autour du harcèlement, du respect du corps… » ou bien de le faire en aval, pour montrer aux parents le résultat d’un travail collectif (une affiche de prévention à afficher dans l’école par exemple ou une oeuvre collective autour des valeurs de la République ou des droits des enfants) : « Après avoir travaillé sur le droit des enfants, la classe de XXX a réalisé un travail collectif pour expliquer et transmettre aux autres classes ce qu’ils ont appris. ».
    Pour avoir déjà parlé de ces sujets en classe, le retour des parents est souvent positif (quand il y en a). Les parents qui pourraient avoir des comportements déviants ne viendront pas vous voir ou vous confronter, bien au contraire !
  2. La maladresse dans les propos
    Pour aborder le sujet, pas besoin d’entrer dans les détails de qui, quoi, comment. Il faut utiliser un vocabulaire simple, désacraliser la nudité ou le mot « sexe » dans l’esprit des enfants (surtout en cycle 3 !). On peut s’appuyer en premier lieu sur des oeuvres artistiques comme les tableaux de la Renaissance qui illustrent souvent des femmes et hommes à moitié nu, expliquer que ces représentations rappellent celles de l’Antiquité où la nudité était une forme de puissance. L’étude du tableau de « La liberté guidant le peuple » permet bien de travailler sur les valeurs de la République en montrant aux élèves qu’une femme nue ce n’est ni sale ni outrageant mais bel et bien naturel. Plus vous serez gêné, plus vos élèves le seront aussi. Pour ma part, je me contente de leur expliquer la volonté de l’artiste de monter un personnage nu et non pas mon opinion : les enfants le comprennent très bien et réagissent bien à ces explications.
    Être maladroit dans la manière de faire, ce n’est pas très grave finalement. On galère tous sur un sujet en sciences, en maths, en français, quand on ne le maîtrise pas. Il faut simplement savoir où l’on va, rester factuel, ne jamais prendre à partie les élèves et toujours parler de situation fictive, imaginaire, présente dans les documents.
  3. La confession d’un enfant
    Un élève vient vous voir après la séance pour se confier sur une violence sexuelle ? C’est que votre séquence a fonctionné et qu’un élève s’est senti en confiance pour vous en parler. Quand il s’agit d’un cas de violence sexuelle concernant un membre de la famille, vous n’avez qu’une seule chose à faire : alerter le procureur de la République immédiatement. Vous n’avez pas à chercher si ce que dit l’enfant est vrai ou non ou à en parler avec les parents, c’est le travail de la police et de la justice. Votre devoir est d’accueillir la parole de l’enfant, de l’écouter, de noter par écrit tout ce qu’il dit, de le rassurer. Evidemment, ce n’est pas une position facile en tant qu’enseignant mais c’est aussi notre rôle d’éducateur que de veiller à la sécurité des enfants, au même titre que si un élève vous confiait qu’il était victime de harcèlement.
    Si l’enfant rapporte une violence sexuelle hors du cadre familial, vous devez faire une information préoccupante avec les faits relatés par l’enfant, contacter ensuite l’inspecteur de l’Education Nationale pour la marche à suivre concernant l’information aux parents (peut-être peut-il être présent avec le directeur de l’école pour mener la discussion avec les parents ?). Il est important que chaque victime puisse être accompagnée et puisse recevoir des soins car les traumatismes sont lourds.

Ressources

Pour les enfants :

Pour les adultes :

Vous connaissez des ouvrages sur le thème ? Aidez-moi à agrandir la liste des ressources !

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